Manifeste pour une mutation intérieure

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Ce volet de votre livre est aussi saisissant qu'indiscutable.
Il en appelle cependant un autre, que vous signalez, mais dont vous ne développez ni l'importance capitale, ni le chemin de réalisation ; il s'agit de l'état de la Terre intérieure de l'Homme, la "Adamah" de notre mythe fondateur, commun aux trois religions du Livre.
Or l'une des lois ontologiques, dramati¬quement ignorée, veut que le monde extérieur soit l'objectivation du monde intérieur du grand Adam qu'est l'humanité ; ils sont les deux pôles d'une même réalité.
Et si nous ne nous appliquons pas à la restauration de ce monde intérieur, tout ce que vous tentez de mettre en place pour la restauration de notre planète Terre restera, je le crains, inopérant.
Avec Vladimir Vernadsky, vous nous appelez en effet à reconnaître "l'importance des idéaux spirituels et moraux de l'humanité" ; vous demandez en urgence " un changement des mentalités, voire celui des cœurs ; une chute des haines et des méfiances ; un passage de l'Avoir à l'Etre ; l'accès à une nouvelle éthique, à un nouveau registre de valeurs".
Vous vous étonnez de ce que "des civilisations édifiées sur les valeurs chrétiennes ne réagissent pas à la misère intolérable du monde".
Vous faites référence au mythe biblique de la Création, et le prenez donc en compte, pour vous interroger sur son sens par rapport au non-sens tragique de notre situation planétaire.
Vous voyez alors se profiler le "Robot-Sapiens"... et proposez de " former un partenariat à l'échelle globale pour prendre soin de la terre et de nos prochains ou bien participer à notre propre destruction ! ".
Si je me permets de reprendre ces termes qui sont vôtres, c'est pour vous dire à quel point je suis sensible à la conscience aiguë que vous avez du soin à apporter à nos terres intérieures, dont votre livre témoigne, mais qu'il n'était pas de votre propos de développer.
J'ose ici dire ce non-dit, sans prétendre faire œuvre exhaustive, mais en tentant de parler des textes sacrés que vous évoquez, pour éveiller la mémoire de leur message dans le cœur de nos contemporains ; textes à l'extérieur de nous et cœurs au-dedans de nous étant écrits de la même plume.
Car je postule cette plume divine UNE pour écrire l'univers et l'humanité inscrite en lui, mais qui aussi le contient tout entier ; je postule la pointe de cette plume comme étant le "Rien" sur lequel repose toute chose de cet univers.
Nous savons que ce Rien n'est pas rien, pas plus que le Vide n'est vide, et que l'Ailleurs n'est ailleurs.
Ce "Rien" en hébreu, langue sacrée hélas aujourd'hui désacralisée - ce qui n'est pas le moindre des drames - ce "Rien ", 'Aïn est le premier Nom divin révélé de l'Innommable.
    " Dieu crée tout de rien".

'Aïn est aussi une interrogation "où ?" sur laquelle repose le créé ; où ? si ce n'est au cœur de toute chose qu'il fonde et dont nous apprenons bien vite qu'il lui confère son être (le mot Res, la « chose » en latin n'est-il pas l'étymologie du substantif français "rien" ?).
Ce "Rien" est une petite "chose" , en l'Homme il est une "semence ", Zer'a en hébreu et en arabe.
Zer'a est le "zéro" ; plus que Siphr, étymologie communément admise du mot "zéro", cette étymologie me semble être Zer'a ; ce zéro n'est rien, mais sur lui dansent toutes les mathématiques !
Zer'a "semence" divine est ce "Rien" qui fonde tout être dans son Nom secret, l'Image divine en laquelle il est créé.
Présence d'une absence !
Une image immédiate nous permet peut-être d'en approcher l'antinomie : lorsqu'on homéopathie un corps est dilué, dynamisé, puis encore dilué jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de lui, alors une sorte de mémoire de lui agit avec une force insoupçonnée.
Mais "où" est-il ce corps dont nous n'avions vu et touché que la coque dure, mais inopérante ?
Renvoyé au plus impalpable, au plus subtil de lui, voire à son effacement total (mais où donc ?) en son inconnaissable "semence", il opère !
Présence d'une absence !
Pénétrer la pulpe, au-delà de la coque, atteindre au cœur des choses, en ouvrir le noyau pour en libérer l'énergie, cela ne peut se faire par seule voie extérieure si ce n'est en reconduisant le geste dont fait part le mythe de l'exil (appelé "chute " dans le langage religieux), alors que la voie intérieure dont seul dans la création l'Homme est capable, le conduit au cœur de lui-même et le fait alors entrer en résonance avec le cœur de l'univers.
C'est ce chemin-là que nous avons perdu.
C'est celui-là que tout votre discours appelle.
Pouvons-nous le retrouver et le faire alors entrer en synergie avec celui que trace impru¬demment la recherche scientifique lorsqu'elle joue cavalier seul pour tenter de percer les secrets de l'univers ?
Nos textes sacrés répondent par un oui absolu à cette interrogation ; et s'ils confirment la perte du chemin, l'oubli que nous avons de lui, ils insistent sur l'information que nous en avons reçue, qui est engrammée en nous, et donc sur la possibilité et la nécessité de recouvrer la mémoire pour retrouver le chemin.
Recouvrer la mémoire est chose possible mais ne ressortit cependant ni aux catégories de bonnes volontés, de bons sentiments ou de bonne conscience, ni à quelque dynamique déployée dans le cadre linéaire du paradigme bien-mal.
Tout cela qui relève des vertus nécessaires aux soins donnés à ce que j'appelle la "coque" des êtres et des choses, est censé avoir fait son œuvre dans les âges passés, mais demande aujourd'hui où les sciences atteignent au noyau de la matière à être radicalement bousculé en tant que valeurs normatives, car une ère nouvelle s'ouvre devant nous.
Il nous faut du tout autre pour aller au cœur du créé.
Il est sûr que ce tout autre est là, en nous, mais refoulé, oublié.
C'est alors que nos textes sacrés nous appellent et nous invitent à porter sur eux un regard neuf, nous avons tant réduit leur message à ce que nous avons lu d'eux dans l'enfermement carcéral de l'exil que ces " images taillées"» à notre mesure sont devenues objets d'identification narcissique et d'idolâtrie.
Nous avons donc à mourir à nous-mêmes, à changer de regard, à revêtir d'autres yeux, d'autres oreilles, une sensibilité ouverte à tous les registres du réel, à recouvrer la nature dont l'Homme-Adam est amoureusement tissé des mains divines en amont de la situation d'exil et qui est là, muette, en sous-jacence de notre propre "coque" !
"Muette", ai-je dit, "muet" dit aussi le mot "mythe" dans son étymologie grecque, Mueïn, " se taire ".
Le mythe est donc là, c'est sûr, pour éveiller cette grande muette en notre être , il est au collectif ce qu'est un songe pour une personne, une information qui vient solliciter de l'Adam le travail nécessaire à la montée de sève de l'Arbre de la Connaissance qu'il est - non pas celui "du bien et du mal" -, afin qu'il en devienne le fruit.

© Annick de SOUZENELLE

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