Alliance de feu (2 tomes)

- Une lecture chrétienne du texte hébreu de la Genèse -

Regard nouveau sur un être aimé, immuable et vivant.
Le livre de la Genèse est cet être.
II est Verbe de Dieu.

Un, absolu, inchangeable en soi, il rend compte de la création qui, d'une part s'inscrit dans les espaces et les temps essentiellement changeants, mais qui, d'autre part s'enracine dans l'immuabilité du Verbe créateur.
Chaque instant du temps la fait participer de l'éternité.
Chaque instant est lourd d'éternité !
C'est au cœur de la croix que dessinent l'horizontalité du temps verticalité de l'éternité que se situe l'Homme dont nous verrons qu'il récapitule toute la création.
En cela il participe lui aussi du temps et de l'éternité.
Il participe du temps dans le quotidien de son être imparfait, inaccompli, lancé sur le chemin de son histoire qui devrait être là de son accomplissement. Sur ce chemin son œil change.
Il participe de l'éternité dans le potentiel divin qu'il est et dont porte, en tant qu'image du Verbe, le germe inaliénable en lui dans son principe.
Dans ce principe, il lui est donné d'accéder à l'immuable.
Lorsque l'Homme se coule dans l'axe de son instant-éternité, dans la moelle de son os, dans la sève de l'Arbre de Vie qu'il est, il se fait résonance du Verbe, il est la Tradition vivante.
Moïse, sur le Sinaï, recevant le message de la Torah est la Tradition vivante.
Dieu lui parle "bouche à bouche" (Nombres XII, 8).
Ouvert aux profondeurs divines de son être, en lui jaillit le flux du Verbe qu'à son tour il transmet jusqu'à nous.
Nous, hommes sur le chemin, sourds, aveugles, boiteux, défaillants, tombant et nous redressant et puis tombant encore, savons-nous à notre tour recevoir et transmettre ?
Et si nous y parvenons, y a-t-il encore dans notre monde défait une oreille pour recevoir, un cœur pour comprendre, une bouche pour transmettre ?
Nous n'avons pas, me semble-t-il, à nous poser cette question, mais nous avons à ETRE.
A ETRE la Tradition vivante, l'Homme de l'instant, ancré tout à la fois dans les racines intemporelles de son être et dans l'actualisation quotidienne de l'information qu'il y puise et qui rend possible la transfiguration du plus banal apparent.

C'est, je crois, dans cette attitude transformante que se résoudra le problème de la désaffection contemporaine pour nos livres sacrés.
Ne les avons-nous pas abordés intellectuellement, les rendant étrangers à notre problématique quotidienne, donc liés plus à un passé historique qu'à une permanence ontologique ?
N'est-ce pas dans cette même attitude transformante que nous pourrons commencer de comprendre ce qui nous a si dramatiquement séparés, tout au moins en Occident, de l'homme du haut moyen-âge qui puisait encore à la source de ces livres la flamme de son génie ?
Une dichotomie latente s'insinua dans la vie de l'Occident, à partir du XII° siècle, pour laisser un jour d'un côté à des érudits, en général ecclésiastiques - l'Eglise enseignante -, le soin de garder la Tradition, d'un autre côté à des ignorants le soin d'apprendre quelque chose qui ne les concernait plus, quelque chose de dévitalisé qui laissa ces derniers - l'Eglise enseignée - devant la béance de l'absurde.
Ce vide appela l'irruption des sciences dites exactes dont l'apogée, au XIX° siècle, magnifia la quasi-divinisation de l'immédiateté de la nature.
La Tradition fut alors considérée comme objet d'un passé, donc d'un temps ressortissant à l'Histoire, et non plus à un espace intérieur - une conscience - enfouie dans les profondeurs de l'instant-éternité de l'Homme.
La conscience transcendante céda la place à la bonne conscience morale.
L'Homme de Tradition fut confondu avec celui d'un passé périmé et la Tradition elle-même, ressentie comme une entrave à l'actualisation du présent immédiat.
Telle une béquille parentale dont il convient de se séparer pour trouver la vraie personne de ces temps nouveaux, elle fut rejetée par l'Homme qui se voulait de son époque.
Quant à celui qui se voulait encore Homme de Tradition, sous l'inexorable poussée à la divinisation de la nature palpable, il défigura peu à peu les données traditionnelles, les infléchissant aux impératifs de ce monde restreint, les réduisant à sa dimension aliénante et rendant détestable leur message ainsi infantilisé.
Mais aujourd'hui leur message ne fait plus le poids.
Ces mêmes sciences, au nom desquelles l'Homme renversait jadis la Tradition, ont explosé et fait éclater le mur de l'univers restreint dans lequel lui-même reste cependant encore intérieurement confiné, le laissant impuissant à faire face au monde prométhéen qu'elles engendrent.
L'angoisse moderne en témoigne.
Car c'est en pénétrant les profondeurs de la nature, celles de la matière immédiate, tangible, saisissable, que l'Homme d'aujourd'hui se heurte à l'insaisissable des réalités médiates et qu'il redécouvre la conscience au plus vif du concret.
C'est en interrogeant le secret de la matière qu'il reçoit la réponse de l'Esprit.
C'est au cœur du fini qu'il touche à l'infini.
C'est alors dans la réalité quotidienne que la Tradition s'actualise et que nous nous trouvons crucifiés au point de rencontre de la contradiction du fini qui contient l'infini, au centre de l'axe horizontal du temps que vient briser l'axe vertical de l'éternité.
Nous ne pouvons plus échapper à son exigence.
Dans cette brisure, le Christ mort ressuscite !
Il sort victorieux du tombeau.
C'est en brisant le noyau de l'insécable que la matière devient énergie.
Rien de nouveau ne pourra naître hors de l'obéissance à la loi ontologique de mort et résurrection.
Comment mourir ?
Redevenir Homme de Tradition c'est apprendre à mourir pour vivre.
C'est réapprendre à épouser nos espaces intérieurs sur la nature desquels la Genèse nous éclaire - cieux nouveaux, terres nouvelles -, pour aller vers le dernier espace, celui du noyau de notre être...
L'Homme qui a atteint à son noyau n'a pas à craindre le "nucléaire"... il est beaucoup plus que cela !
Faux problèmes que ceux de notre monde actuel au regard des lois qui régissent le devenir de l'Homme et que ce livre tente, à partir du texte hébreu, de mettre en lumière.
Ils ne sont problèmes que dans l'inextricable labyrinthe où nous nous maintenons aliénés par notre coupure d'avec les zones profondes de nous-mêmes, par notre abandon de ce que Dieu transmettait à Moïse, par notre idolâtrie des veaux d'or...
Nous connaissons l'histoire des Tables que dans sa colère Moïse brisa !
L'histoire est toujours actuelle.
Elle raconte que Dieu donna à Moïse de nouvelles Tables, mais la Tradition ajoute qu'en celles-ci est inscrit le même message, plus voilé.
Ce voile fut enlevé par le Christ : le message est là, intact ; saisissons-le.
Ce livre n'a d'autre but que de nous permettre de redevenir avec le Christ ce peuple d'Israël qui, au Sinaï, "regardait la voix divine".

Nouveau regard sur l'immuable !
«J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter à présent.
Quand viendra l'Esprit de Vérité, Il vous guidera vers la Vérité entière ..." (Jean XVI, 12-13).

disait à ses disciples Celui qui allait monter sur la croix et y mourir, Lui, Dieu et Homme, Eternel accomplissant les temps.
L'Esprit est venu dans le monde ; mais savons-nous Le recevoir ?
C'est en acceptant de mourir, de faire le vide, que nous nous ouvrons à Lui, et qu'Il nous guide vers une nouvelle lumière, nouvelle vérité, jusqu'au Christ qui est La Vérité.
Cette loi préside à l'évolution du monde comme à celle de chacun de nous en particulier.
L'humanité vit aujourd'hui l'aube d'une nouvelle naissance.
Elle ne pourra "porter ces choses nouvelles", recevoir une nouvelle vérité, que si elle accepte de mourir à ce qu'elle croyait jusqu'à maintenant être la vérité.
Est-ce à dire que ce qui a été enseigné jusqu'ici était faux !
- Non.
C'était ce que nous pouvions supporter.
Est-ce à dire que malgré leur sainteté les Pères n'ont pas eu accès à la totalité de la lumière ?
- Pierre, Jacques et Jean, sur la montagne du Tabor, ont vu plus que la totalité de la lumière créée, la Lumière incréée !
Et cependant le Christ leur ordonne impérativement :
"Vous ne raconterez ces choses à personne jusqu'à ce que le Fils de l'Homme soit ressuscité des morts".(Matthieu XVII, 9)
Christ est ressuscité des morts et les trois apôtres ont annoncé l'Evangile.
Mais l'Evangile, comme la Genèse, ne se laisse saisir qu'au cours des temps, au fur et à mesure qu'avec le Christ, l'Homme, à son tour, ressuscite de ses morts intérieures, au fur et à mesure qu'avec Lui il descend dans ses propres ténèbres et qu'il renaît.
Les Pères nous ont fait monter sur une montagne.
Pas plus que les apôtres au Tabor nous n'avons à nous y installer.
Le Moyen-Orient en général, et plus particulièrement la Grèce d'où presque tous les Pères sont originaires, a une vocation de lumière.
La Grèce, Yawan, en hébreu, est le même mot que Yon ou Yonah, la colombe, oiseau symbole de lumière, et que Jonas le prophète qui pour monter dans la lumière dut mourir dans les entrailles ténébreuses du monstre marin.
Avec lui, il nous faut aussi aujourd'hui aller puiser plus profondément dans nos ténèbres, dans la réserve d'énergies-informations que détiennent ceux que j'appelle les "gardiens du Trésor", nos frères hébreux.
Nous verrons au cours de ce travail que l'Homme créé au sixième jour, "mâle et femelle", est celui (hommes ou femmes) qui, en tant que "mâle", "se souvient" de son "féminin", lequel est réserve d'énergies-informations contenues en lui.
Être mâle c'est, participant d'une lumière-force, être conscient qu'elle n'est pas la totale lumière, être conscient de sa faiblesse, se "souvenir" de la réserve de force-lumière contenue dans les ténèbres pour la pénétrer et faire une plus grande lumière, acquérir une nouvelle force.
Celle-ci à son tour permettra de descendre plus profondément encore…,.jusqu'au noyau, Germe divin, dont est lourd le féminin !
Le monde féminin est lié au mystère des ténèbres.
II est porteur de l'information, il est gravide de Dieu !
L'Homme coupé de la profondeur de son féminin s'exclut de l'expérience divine qui l'informe dans l'instant.
L'Homme que je dénonçais tout à l'heure comme s'étant coupé de lui-même, de ses mondes intérieurs, en se séparant de la Tradition, est devenu peu à peu le faux mâle fort de ses seules forces extérieures.
Celui-là d'ailleurs a peu à peu aussi relégué au second plan le monde féminin d'un premier niveau, car tout se tient, et ce n'est pas par hasard non plus que ce même monde féminin se réveille aujourd'hui en même temps que se redécouvre l'inconscient...
Le début de l'ère chrétienne, qui a vécu une acmé dans la lumière patristique de la Grèce, a inscrit dans sa chair son expérience taborique à la Sainte Montagne de l'Athos.
Là, encore aujourd'hui, aucune femme n'a le droit de venir troubler la contemplation des moines car seule Marie, la Mère de Dieu, est reine.
J'espère de tout mon cœur que les moines vivent, avec l'aide de la reine des cieux, la descente dans leurs ténèbres intérieures et qu'ils pénètrent leur féminin essentiel, faute de quoi leur démarche serait illusoire.
Mais il est bien signifiant qu'au cœur de la Grèce où le Christianisme a vécu sa première expérience lumière, l'Athos ne s'ouvre qu'à la femme devenue elle-même totalement lumière.
C'est peut-être aujourd'hui le rôle d'une femme consciente de ses propres ténèbres, de venir rappeler que le Christ ne dévoilera sa plénitude de la Lumière Taborique qu'à une humanité qui avec Lui, et certaine de la résurrection, redescendra de la montagne et pénétrera dans les ténèbres de la Tradition.

Le monde hébreu est, à mes yeux, le féminin du monde chrétien.
Il n'est pas étonnant que dans son évolution historique, le Chrétien ait lui aussi rejeté son féminin hébreu.
Il est plus que temps qu'il vienne l'épouser.
Les raisons historiques, voire psychologiques, qui ont présidé à ce phénomène n'ont aucun poids face aux lois spirituelles qui y président.
Le monde féminin fait toujours résistance nécessaire à l'évolution, comme les ténèbres font résistance à la Lumière et la limitent utilement un temps.
Ce n'est pas par hasard que ce fut la femme de Lot qui ne voulut pas poursuivre le voyage... elle fut transformée en statue, mais en statue de sel.
Le sel est symbole de sagesse.
La "mer de sel", aujourd'hui "mer morte", marquait la limite entre les terres d'Abram et celles de Lot avant la purification par le feu de Sodome et Gomorrhe.
Le féminin de Lot, nouvelle "mer de sel", pose la nouvelle limite entre Abram (lumière), et Lot ("le voilé", ténèbres), entre l'accompli et l'inaccompli d'Israël.
«Tu poses une limite que les eaux (inaccompli) ne doivent pas franchir pour ne pas venir recouvrir la terre (accompli)". (Psaumes 103)
chante le psalmiste qui rappelle la confusion du déluge.
Les Hébreux eux aussi ont fait œuvre de Sagesse divine et ont posé une limite nécessaire à la lumière du Christ.
Il nous faut aujourd'hui entrer dans cette nouvelle intelligence de l'Histoire : la résistance à Dieu vient de Dieu !
Moïse, investi de la puissance divine pour affronter Pharaon et délivrer de l'esclavage le peuple d'Israël, ne fut-il pas arrêté sur le chemin par le Seigneur lui-même "qui voulut le faire mourir" (Exode IV, 24) ?
Et lorsque, sortant vainqueur de l'épreuve, Moïse rencontra Pharaon et obtint de lui la promesse de la libération d'Israël, alors autant de fois qu'il fut nécessaire, après chacune des plaies répandues sur l'Egypte :
"Le Seigneur durcit le cœur de Pharaon" (Exode IX, 12- x, 1 & 20-- etc), et Pharaon retint encore le peuple prisonnier.
Que signifie cette résistance divine si ce n'est qu'elle forgeait Israël à une autre dimension de lui-même pour qu'il devienne capable de sortir de l'esclavage d'assumer la liberté et de vivre le désert qui allait suivre ?
Isaïe ne dénonce-t-il pas cette résistance comme faisant partie intégrante de la Sagesse divine (Isaïe VI, 8-10) ?
"Va, dit le Seigneur, et dis à ce peuple :
Ecoutant, écoute et ne comprends pas, Voyant, vois et ne connais pas, appesantis le cœur de ce peuple, alourdis ses oreilles, et ses yeux ferme-les, de peur qu'il ne voit de ses yeux, que de ses oreilles il n'écoute que de son cœur il ne comprenne et qu'il ne se convertisse, et qu'il ne soit guéri !"

Et l'apôtre Jean "au secret divin" ne rappelle-t-il pas Isaïe pour confirmer la cause profonde du refus de la plus grande part du peuple juif à reconnaître Jésus pour Messie ?
"Quoiqu'il eût fait de si grands miracles en leur présence, ils ne croyaient pas en lui afin que fût accomplie la parole qu'avait dite le prophète Isaïe..." (Jean XII, 37-41)
L'apôtre Paul explique :
"C'est un endurcissement partiel qui est arrivé à Israël jusqu'à ce que les Gentils soient entrés au complet (dans la foi en Jésus-Christ)" (Romains XI, 25).


La lumière puise sa source dans la justesse du rapport qui unit l'émissivité énergétique et la réceptivité. La réceptivité se fait alors pour partie lumière, pour partie résistance à elle.
Cette résistance, par rapport à la lumière, est ténèbres qui, sollicitées plus tard par une nouvelle force émissive, se feront pour partie encore nouvelle lumière, pour partie ténèbres qui sont réserve de lumière ultérieure.
Les ténèbres obéissent à la loi de dispersion, la lumière à celle de l'unification.
Dans sa dispersion le peuple juif a fécondé le monde de sa lumière cachée.
Le Chrétien de sa lumière révélée a baptisé lumière les nations.
Mais privés l'un de l'autre aujourd'hui, ils sont devenus stériles.
L’heure de leur mariage a sonné.
C’est le trésor d'Israël que le Christ est venu accomplir.
C’est en revenant puiser dans le trésor d'Israël que le Chrétien, à l'image de son Maître, s'accomplira.
Il n'y a lumière plus grande que fruit du mariage de la lumière et des ténèbres.
Les ténèbres ne dévoilent ainsi la lumière dont elles sont le gardien que peu à peu autant que porter, voire l'épouser, l'Homme peut la devenir.
Qu’il n'y ait aucune ambiguïté :
   la relation que dans une dialectique j'établis entre Judaïsme et Christianisme ténèbres- lumière ne signifie à la lumière ; l'un et aucunement que j'identifie le Judaïsme aux ténèbres et le Christianisme l'autre l'un à l'autre que je ont respectivement leur dialectique interne ténèbres-lumière, ce n'est que dans leur rapport ressens le Christianisme lié à la lumière de Noël, le Judaïsme aux ténèbres du l'Homme nouveau, Golgotha d'où jaillira totalement autre, l'Homme ressuscité.
Un seul Messie les a en gloire à la nuit ; celui de la sixième heure qui reviendra neuvième heure.
Je m'explique :
   Méditant, à la lumière des sept jours de la Genèse, sur les lois qui président au développement de l'enfant dans le ventre de sa mère, je proposais de penser dans un récent ouvrage (Le Symbolisme du Corps Humain) - et je le rappelle dans celui-ci - qu'au sixième mois de la vie intra-utérine l'enfant devient viable car il acquiert - comme au sixième jour de la Genèse - sa dimension "d'image de Dieu".
Son sang est alors porteur de son Nom secret, sa "personne" ; l'enfant est lourd du germe divin qu'il doit devenir.
Pourquoi ne nait-il pas encore ?
Qu’est-ce qui fait résistance pendant encore trois mois ?
Tout porte à croire que cette force de résistance permet la mise en place de structures beaucoup plus subtiles que les structures biologiques, et relatives au mystère de la personne unique qu'est chaque enfant venant au monde.
Il semble que ces trois d'attente soient, en raccourci, le symbole de ce que sera la vie de cet être, de l'âge adulte à la fin de l'accomplissement total de sa personne, depuis l'image jusqu'à la ressemblance divine à laquelle il est appelé.
L’enfant venant au monde à neuf mois n'est que dans le sixième mois de son essentiel.
II y restera durant son enfance et son adolescence.
Devenir véritablement un homme, c'est entrer dans le septième mois de la vie intra-utérine cosmique.
Ce septième mois voit alors une mutation grandiose qui devrait être l'âge adulte, mais que l'humanité actuelle ne connaît guère encore, car le développement de chaque être, bien qu'autonome, est aussi intimement lié à celui de l'Homme total qu'est l'humanité dans son ensemble.
Et, à de rares exceptions près que tous les temps ont connues, peu d'hommes ont dépassé le stade animal du sixième mois.
Dans cette perspective, je proposais aussi de penser que le Christ, né il y a deux mille ans dans le tissu animal du sixième mois de l'humanité, a fait entrer celle-ci dans sa dimension "d'image de Dieu".
La rencontre de Marie, enceinte du Christ, avec Elisabeth dont les Evangiles nous précisent qu'elle était dans son sixième mois de grossesse, en serait un témoignage car Jean-Baptiste dans l'esprit de la tradition symbolise l'humanité de l'ancienne alliance...
Qu’elle le veuille ou non l'humanité, il y a deux mille ans, a entendu battre le cœur de son NOM.
Qu’elle le veuille ou non aussi, elle est entrée avec le Christ révélant la Trinité des Personnes divines dans la révélation de la personne humaine. Aujourd'hui elle n'est plus à l'écoute de ce cœur qui cependant ne cesse de battre !
II ne bat que pour nous conduire de l'image à la ressemblance, du sixième au neuvième mois de notre gestation cosmique où tout sera accompli.
Sur la croix, Christ ne s'écrie-t-il pas avant de mourir :
    "Tout est accompli", c'était la neuvième heure.
De la sixième heure à la neuvième heure les ténèbres recouvrent la terre.
A la dixième heure c'est la résurrection.
Au dixième mois de la gestation de l'Homme, ce même Christ né dans le tissu animal de la création reviendra en gloire.
C'est Lui ce Messie qu'attendent les ténèbres-trésor de l'humanité, Israël, celui-là même qu'une faible lumière de son peuple a reconnu dans l'enfant de Bethléem.
Il semble que l'humanité ait à gérer aujourd'hui son passage au septième mois de sa vie intra-utérine cosmique.
Elle ne passera du six au sept que dans des noces dont je pense qu'elles concernent essentiellement Juifs et Chrétiens, le peuple du "Livre".
Commenté par les Juifs, traduit par les Chrétiens, dans l'un et l'autre cas le Livre, la Bible, ne l'a été qu'à la lumière du niveau de conscience des hommes de l'époque.
Une information essentielle reste encore dans les Ténèbres, c'est la langue hébraïque qui la garde.
Disposerions-nous aujourd'hui du texte hébreu de la Bible si le peuple juif tout entier avait reconnu Jésus de Nazareth pour Messie ?
Cette question m'a pénétré le cœur un jour que je marchais dans les pas du Christ à Jérusalem.
Et la réponse vint tout aussitôt ; il fallait qu'ils restent les gardiens du Trésor.
C'est à partir de là que je méditais longuement sur le sens profond du phénomène de la résistance, celui que j'exposais plus haut.
La Bible hébraïque est devenue historiquement la seule identité réelle d'un peuple rejeté qui a sauvé le Livre avec sa peau.
Il s'est enrichi du sang de ses martyrs.
C'est en accédant à sa langue qu'il nous sera donné de vivre la Pentecôte de son message.
Là, deux voies s'ouvrent, distinguées l'une de l'autre, mais inséparables en profondeur :
    - Une voie directe, mystique, celle du verbe du Dieu vivant, archétype de toute langue, accessible à tous, du plus illettré au plus grand savant.
Elle se suffit à elle-même.
C'est une voie personnelle.
Elle est par contre indispensable en grande partie à celui qui chemine sur la seconde voie, mais celle-ci s'ouvre au collectif.
   - Cette voie est indirecte ; elle passe par une étude ; celle de la langue hébraïque en tant qu'icône la plus précieuse du Verbe est par excellence.
L'icône ne parlera qu'à celui qui fait le premier chemin, mais elle peut être le relais magistral sur le chemin.
Elle le fut et le reste chaque jour pour moi.
L'icône contient la puissance de l'archétype, son modèle, et le pouvoir d'y reconduire.

L'hébreu conduit au Verbe divin.
Sur le chemin de l'image au modèle, de nombreux niveaux de lecture peuvent s'ouvrir :
soixante-dix-sept, disent les Hébreux pour qui le nombre sept est celui qui conduit à l'infini !
Mais dans une autre optique ils parlent aussi de quatre niveaux, selon les quatre lettres qui composent le mot Pardès, lequel est le "Paradis" ou encore la "science divine".
   - Le premier niveau, tout "simple", est celui du Peshat, qui est celui dans lequel nous avons jusqu'ici confiné les traductions.
Nouvelles statues de sel, les traductions ont arrêté le Verbe à une toute première intelligence du texte où les contradictions sont irréductibles et où le message, plus secret, incompris, a été détourné pour être ramené à ce premier niveau, en écorchant souvent tout "simplement" aussi la grammaire !
Revenir à la source des traductions, le texte hébreu lui-même, est la seule façon de retrouver le chemin des profondeurs qui attendent de nous que nous fassions "œuvre mâle" en elles en même temps qu'en nous.

    - Le deuxième niveau, Remez, est celui qui "clignote" derrière le premier.
Il est plus subtil, lié à la dimension symbolique de ce qui apparaît statufié au premier niveau.
C'est une vie qui palpite derrière les apparences ; elle cache le pouvoir qu'elle a de reconduire les objets du premier niveau à leurs archétypes respectifs.
Cette reconduction est exprimée par la possibilité dont jouit ce qui rampe de se redresser, exactement comme le serpent peut être l'animal qui "mange la poussière" mais qui, verticalisé, peut devenir l'Arbre de Vie auquel le Christ s'identifie (Jean III, 14).
C'est à ce niveau que les Pères nous ont admirablement conduits, nous introduisant ainsi au Darash.

    - Le troisième niveau, Darash, s'offre à notre "recherche".
Il porte en lui une "exigence" de rencontre, de l'Homme avec son Nom.
Ce troisième niveau s'étage sur tous les plans de redressement du Remez, sur tous les plans de verticalisation de l'Homme.
On peut le comparer à l'échelle de Jacob qui, reposant sur la terre de Peshat-Remez, dresse tous ses échelons dans le Darash.
Chacun des échelons est une lumière nouvelle qui implique - nous le verrons - un mariage avec les ténèbres.
N'y accède que celui qui accomplit en lui ses mariages intérieurs et qui accepte donc d'être et de pénétrer ses ténèbres.
La montée dans la lumière d'une nouvelle intelligence des Ecritures se fera dans la mesure où l'Homme sera descendu dans ses propres ténèbres.
Cette étape ne fait aucunement appel à une intelligence intellectuelle mais elle se construit en même temps que sourd du cœur circoncis de l'Homme la lumière d'une intelligence neuve.

   - Le quatrième niveau dont on peut dire aussi, dans cette perspective de l'échelle, qu'il est un sommet jamais atteint, infini, est Sod, le "secret".
Le secret plonge ses racines dans la pensée divine qui relève de Sagesse et Intelligence auxquelles on n'atteint que par la croix.
La Bible hébraïque et le Christ Verbe incarné, pour celui qui fait le chemin direct, sont gardiens du secret.
Si le Christ conduit au Tabor jusqu'à sa lumière incréée, l'hébreu conduit au Verbe dans sa lumière créée.
Une légende juive raconte que Rabbi Aqiba réputé pour sa sainteté introduisit dans le secret trois de ses disciples.
L'un mourut, le deuxième revint fou et le troisième perdit la foi. Seul Rabbi Aqiba entra dans le mystère du Verbe.
L'hébreu conduit au Verbe.
Les lettres de son alphabet sont des énergies créées, elles- mêmes icônes des Energies divines incréées.
Le jeu des figures qu'elles forment pour constituer un mot, une phrase, un discours est un jeu divin, jeu mobile et rigoureux comme celui d'un ballet dont le maître est caché dans le secret.
Trois lettres nous saluent d'un mot qu'immédiatement nous figeons dans un concept du Peshat.
Alors miséricordieuses, nos trois amies se présentent à nous d'une autre manière.
Et la forme qu'elles se donnent, différente de la précédente, joue avec elles un langage si subtil que tout à coup un relief apparaît qui arrache la phrase du Peshat devenu Remez et la fait danser dans le Darash, sur un niveau de l'échelle où nous nous sentons nous-mêmes arrachés.
Le poète, par une voie intuitive, tend vers cette même expérience dans le livre de la nature, autre Bible à laquelle le Christ fait si souvent référence, comme venant jouer en stéréophonie avec les Ecritures.
La nature est une autre icône du Verbe à laquelle toutes les Traditions viennent puiser, son langage est universel.
Le prophète vit cette expérience par connaissance.
Participant de l'un et de l'autre, chacun de nous attentif au langage de l'inconscient peut entrer dans l'écoute du Verbe...

Le texte original de la Bible était écrit d'un seul tenant, sans coupure entre les mots.
Si nos Pères, sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, ont établi les césures que nous connaissons, la possibilité d'autres césures reste ouverte, dont le nouveau souffle qu'elles déterminent n'est pas étranger aux dimensions du "Pardes" que l'Esprit-Saint a jusqu'ici gardé cachées.
L'Apôtre Paul ne termine-t-il pas son épître théologique par excellence en disant :
"A celui qui peut vous affermir... Selon la révélation du mystère qui, tenu secret de toute éternité, est maintenant dévoilé..." (Romains XVI, 25)
Le dévoilement s'étage sur les siècles de nos mois d'enfantement dont celui que nous semblons entamer nous branche à une nouvelle respiration.
Ne croyons pas que nous puissions alors, ivres de cet air des hauteurs, danser avec notre corps de ballet alphabétique la figure qui convient à nos délires :
Les lettres sont des énergies vivantes, légères de beauté et lourdes du sens de l'incréé qui fait leur beauté; elles irradient, pénètrent, sculptent et taillent leur contemplateur avec la précision du burin divin au point exact où se joue leur rencontre avec leur homologue en lui, l'Homme, autre aspect encore insoupçonné du Verbe.
Chaque lettre en lui trouve son écho et le vérifie.
Celui qui ne résonne pas juste est atteint dans son être.
Chaque lettre est feu, feu de l'amour de Dieu qui est Rigueur et Tendresse feu qui pénètre l'aimé et le transforme au fil de l'Epée.
Chaque lettre du Verbe est un aspect de l'Epée à deux tranchants, qui tue ou vivifie celui qui s'avance sur son chemin !
La grammaire hébraïque joue dans cette même foulée créatrice, son rôle structurant, rigoureux et libérant.
Elle non plus ne reste pas vissée au temps linéaire passé- présent-futur dont la physique quantique nous apprend aujourd'hui qu'il est illusion.
A l'aube des temps on le savait. Passé-présent-futur n'appartiennent qu'à un seul échelon de notre échelle, encore que le présent, car il est insaisissable et brise le temps, appartient à la transcendante éternité dont je parlais au début de cette introduction.
C'est pourquoi il n'y a pas de présent en hébreu.
Celui du verbe être serait YHWH, le Verbe divin !
Chaque instant, lourd de la totale potentialité de l'échelle, est tu, car c'est lui seul qui importe en profondeur à l'hébreu.
En lui le Verbe se fait silence.
Dans ce sens le temps de la grammaire est, je dirais, vertical.
Un échelon émergé des ténèbres, devenu lumière, est un champ de conscience intégré, il est accompli.
Les échelons qui restent à gravir sont encore dans les ténèbres.
Ce sont des terres intérieures encore inexplorées, des champs de conscience fermés, inaccomplis.
En profondeur, seuls "accompli" et "inaccompli" sont les deux formes verbales qui président à la langue hébraïque parce qu'elles président à la vie du Verbe divin en nous.
La vie est essentiellement potentiel à accomplir.
Nous verrons que l'Arbre de la Connaissance planté en Eden est celui non du bien et du mal - qui l'un et l'autre n'ont pas d'ontologie -, mais celui de la connaissance accomplie et non- encore-accomplie ; il est celui de la lumière révélée, intégrée et de celle qui reste encore en potentialité dans les ténèbres.
Le dernier fruit de cet arbre est celui de la connaissance- information totale, atteinte lorsque la lumière aura "épousé" la totalité des ténèbres.
Notre histoire saisie entre les deux "portes" que sont naissance et mort pour chacun de nous, ou l'histoire de l'humanité saisie entre l'aube de ses origines et la fin des temps, n'est que celle de l'accomplissement de nos terres, espaces intérieurs, dont l'histoire des Hébreux est le prototype.
Certaines lettres de l'alphabet hébreu ont disparu de notre alphabet ; il serait d'ailleurs intéressant de connaître le sens de leur occultation puisqu'elles sont icônes d'une Energie divine que nous semblons vouloir faire ainsi disparaître de notre conscience...
Nous pallions pour l'instant ce manque par des signes conventionnels qui sont de valeur quasi internationale bien que rien dans ce domaine ne soit véritablement arrêté !
L'hébreu ne comportant pas de voyelles dans le corpus de son alphabet, on a senti la nécessité d'indiquer les sons vocaliques par une notification dite de "points-voyelles" dont il est aussi convenu de rendre compte en français par d'autres signes.
Pour translitérer l'hébreu, j'utiliserai donc l'ensemble de ces signes avec lesquels le lecteur pourra se familiariser en se rapportant au tableau que j'en dresse à la suite de cette introduction, il est légèrement simplifié par rapport au code généralement utilisé, d'une part pour faciliter la tâche du lecteur de langue française, d'autre part pour garder au cœur de certains mots la présence du Yod, sans distinction de sa qualité de voyelle ou de consonne.
Je n'ai pas tenu compte de l'accentuation.
J'ai gardé la plupart des noms propres tels qu'ils sont généralement connus en français lorsque le nom hébreu en est trop éloigné (exemple : Sodome et Gomorrhe qui littéralement sont Sedom et 'Amorah ; Jonas qui est Yonah; Job qui est 'Iyob... etc.).
De la même manière, j'ai continué d'écrire en français, en obéissant à l'habitude prise par les translitérations phonétiques qui n'obéissaient encore à aucun code, des mots hébreux courants tels "Mi" et "Ma" qui, selon le code devraient être "Mî" et "Mâ" ou "My" et "Mah".
Je renvoie souvent le lecteur à un de mes deux ouvrages :

  • "Le Symbolisme du Corps Humain" (Editions Albin Michel).
  • "La Lettre, Chemin de Vie" (Editions Albin Michel).

Enfin, pour tenter de rendre la lecture de ce travail moins ardue, j'ai choisi de le diviser en deux parties :
La page de droite de ce livre consigne le travail chorégraphique, et la mathématique de ma "danse" avec le texte hébreu, telle que je la vis dans mon expérience de chaque jour.
Elle exige que le lecteur connaisse un peu mon partenaire hébreu, sa sensibilité, sa réserve, son exigence, son audace, pour comprendre dans quelles profondeurs il me saisit et m'oblige à mourir pour renaître.
La page de gauche offre le fruit de ce qui semble n'être qu'une réflexion.
On n'y voit couler ni la sueur ni les larmes, mais la joie seule du travail accompli, à peine la consciente certitude de ce qui reste à accomplir !
J'invite maintenant le lecteur à se "déchausser" avec moi pour pénétrer le sanctuaire de la Genèse.
"Ote tes sandales de tes pieds car le lieu sur lequel tu te dresses est une terre sainte". (Exode III,5)
dit Dieu à Moïse devant le Buisson ardent, Verbe en puissance.
Le texte comporte aussi le verbe "se dresser".
Nous ne pouvons entrer dans le sanctuaire dans l'état de rampant mais dans l'exigence de la verticalisation.
II faut nous laisser saisir par l'Esprit, nous laisser arracher par lui à nos conformismes profanes et sécurisants et nous abandonner à Celui qui nous conduit au cœur du mystère, au cœur de nous-mêmes, faute de quoi la lettre, telle une épouse bafouée, se fermera à notre viol ou nous brisera.
Otons nos chaussures et redressons-nous au seuil du sanctuaire de la Genèse, "Beré 'shît" en hébreu, dont la Tradition dit qu'il contient la totalité de la Torah.
Elle ajoute que le livre entier est contenu dans ce premier chapitre que je tente ici d'approcher ; elle ajoute encore que tout le premier chapitre est contenu dans le premier verset, que ce premier verset est contenu dans le premier mot dont la première lettre, le B, le contient tout entier.
La lettre B, Beit en hébreu, symbolise à elle seule toute la création.
Elle est chacun de nous, qui récapitule la création.
Elle signifie la "Maison".
Elle est la "Maison de Dieu" ; voici son histoire :
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