L'arc et la flèche

- La lettre hébraïque SHIN -

Comment parler avec les mots appauvris de notre langage de ce qui relève du Verbe ?
Car il relève du Verbe, il relève du divin, celui que nous appelons l'Eros !
Comme un fleuve de feu, il prend sa source dans le Rien.
Il s'écoule avec une impétuosité torrentielle pour s'engouffrer dans les râles du désir, dans l'exaltation des ravissements, puis s'apaiser, se meurtrir aux rochers des ruptures, s'enliser dans les sables des chagrins, passer au filtre des alchimies les plus mystérieuses puis revenir à sa source première, Rien !
Anéantissement sous la chape de plomb des échecs ?
Oui, souvent !

Mais parfois aussi or pur des ivresses muettes qu'une divine étreinte accorde à la chair Une recouvrée !
Quel autre nom donner à ce fleuve de vie qui court dans mes membres comme dans la plus humble fleur, qui fait chanter le vent et briller les étoiles ?
Quelle que soit sa rugosité ou sa tendresse, qu'il se nomme philia ou agapé, il est l'éros.
Eros, philia et agapé sont trois termes du langage chrétien, empruntés au grec, qui expriment l'amour ; en ordre croissant, ils sont relatifs à des niveaux de conscience, donc d'expérience, différents selon l'évolution de l'être.
Philia évoque un amour-amitié ; agapé est une tendresse dénuée de tout attachement, de toute possessivité, un amour purifié.
Mais éros est l'amour, et tout est dit de lui si l'on sait que le dieu de la mythologie grecque qui lui donne son nom "est éclos, selon certains, de l'oeuf primordial... il n'a eu ni père, ni mère... il volait avec ses ailes d'or, tirait ses flèches au hasard et embrasait cruellement les coeurs avec ses traits redoutables".
A cette lumière, Eros, premier des dieux et tireur d'arc, embrasse la totalité de l'expérience amoureuse ; et l'éros n'est, en profondeur, qu'une seule flèche qui, si dévoyée soit-elle au départ de nos vies, peut à chaque instant retrouver la voie de sa juste cible, son axe créateur, qui l'appelle..., nous le verrons.
De la dans nuptiale la plus archaïque dont il fait déferler les ondes jusqu'au sommet poignant de la chasteté, son divin toujours traduit ses mutations, mais il reste l'éros.
Du rite suffocant, allant se perdre dans la béance qu'il creuse au ventre, aux larmes salées recueillies aux coins des lèvres douloureuses, il est l'éros.
De ces larmes à l'immersion totale dans le feu de leur sel et de l'adoration, il est l'éros.
De la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, du germe nidifié au secret du sein maternel jusqu'au "turban royal dans les mains de Dieu", tel un serpent de bronze, il faillit et certes change de couleur dans ses différents enroulements, mais il reste l'éros.
Son nom sonne le carillon de sa fête.
Je ne saurais en éteindre le chant...

© Annick de SOUZENELLE

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